À l'heure où le scandale des prothèses PIP fait rage, le nombre d'opérations plastiques et d'actes de médecine esthétique ne cesse d'augmenter. © Banos / SIPA
À l'heure où le scandale des prothèses PIP fait rage, le nombre d'opérations plastiques et esthétiques ne cesse d'augmenter. Des opérations essentiellement réparatrices ? L'argument ne tient pas la route. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : il y aurait aujourd'hui en France environ 10 % d'opérations du sein suite à un cancer, contre 90 % pour de pures raisons esthétiques... Comment expliquer alors un tel besoin de se transformer ? Quel sens donner à ce goût de la métamorphose ? Quels en sont les risques ? C'est ce à quoi le philosophe Jean-François Mattéi a tenté de répondre avec le Dr Henry Delmar dans Philosophie de la chirurgie esthétique (Odile Jacob, 2011). Pour le Point.fr, il revient sur les enjeux d'une société qui se veut belle à tout prix.
Le Point.fr : Vous êtes un spécialiste de philosophie politique. Pourquoi cet intérêt soudain pour la chirurgie esthétique ?
Jean-François Mattéi : Au départ, je n'y connaissais strictement rien. Comme beaucoup de gens aujourd'hui, j'avais un regard relativement critique sur l'idée que certaines personnes pouvaient éprouver le besoin de modifier leur corps. J'avais pour ami le Dr Henry Delmar, chirurgien esthétique. Lui a axé tout son travail sur l'éthique, moi je me passionnais pour la médecine. Nos regards croisés expliquent un véritable besoin social. L'idée, c'était de comprendre un effet de masse relativement nouveau.
Nouveau ? N'avons-nous pas toujours été tentés de modifier le corps ?
C'est vrai. De tout temps, que ce soit pour des raisons religieuses, guerrières ou sociales, l'homme a ressenti le besoin d'être "beau", idée qu'il associe très souvent à la puissance, à la force, parfois même à la violence. Et, comme si son sexe ne suffisait pas à le définir, il a éprouvé la nécessité d'améliorer la nature. Par le maquillage, la coiffure, le masque... Dans Les Métamorphoses d'Ovide, les hommes se transforment carrément en dieux ! Chez les Égyptiens, les chirurgiens réalisaient déjà des reconstructions du nez et tentaient parfois de reconstituer des visages ou des parties entières de corps abîmés ou mutilés. Chez les Hindous, le traité Sushruta Samhitâ présente les pratiques du chirurgien Sushrata. Lorsque ces pages arrivent en Occident à la fin du XVIIIe siècle, elles donnent véritablement le coup d'envoi de la chirurgie plastique. D'ailleurs, pendant le conflit franco-anglais de 1792 en Inde du Sud, un soldat qui avait le nez et la main coupés se fit opérer selon ces recommandations. L'opération était soit vitale, soit politique. Chez les Byzantins, par exemple, si un homme se retrouvait avec le nez coupé, il ne pouvait plus accéder au pouvoir. Plus tard, à la fin du XIXe siècle, des médecins juifs ont opéré leurs coreligionnaires qui souhaitaient perdre leur nez ethnique pour mieux s'identifier au modèle allemand. La grande actrice Fanny Brice s'est même attiré les foudres de Broadway parce qu'elle avait troqué son nez juif contre un minois américain...
Alors pourquoi s'inquiéter aujourd'hui ?
Parce qu'on assiste actuellement à un phénomène de masse. La pression sociale est devenue insoutenable. Que ce soit sur le Web, à la télévision, sur les affiches publicitaires dans la rue, ou encore dans les films, un idéal de beauté s'impose à nous, et nous renvoie à notre condition humaine, que certains associent à une certaine idée de la médiocrité. La beauté est désormais considérée comme une condition essentielle au bonheur, exactement au même titre que la santé. Et certaines personnes n'hésitent pas à mettre leur vie en danger pour l'atteindre. L'exemple ultime que tout le monde garde en tête, c'est bien sûr Lolo Ferrari et ses trois litres de sérum dans chaque sein. Vous imaginez, elle n'osait même pas prendre l'avion, de peur que sa poitrine n'explose en plein vol ! Pour beaucoup, c'est l'idéologie hédoniste qui prime. Et tant pis si la santé en prend un coup ou si l'opération se transforme en charcutage...
C'est ce que vous inspire le scandale des prothèses PIP ?
Pas tout à fait. J'ai certes un regard très critique sur cette affaire, mais je crois que c'est la médecine en général qui est en cause. Je trouve que les médecins, les chirurgiens, mais aussi les fabricants, ont de plus en plus tendance à traiter le patient comme un simple client, voire comme un objet d'expérimentation. Or, ce sont des sujets de soin, qui méritent un suivi psychologique. C'est ce que propose d'ailleurs le Dr Delmar avec sa méthode "Désirs", qui propose un dialogue avec le médecin, voire une thérapie avant d'envisager toute intervention. Le problème, c'est que la chirurgie esthétique est devenue un véritable marché, une économie, avec toute la perversion que cela implique.
Comme au Brésil, où l'on ne peut plus se balader dans la rue sans croiser des poitrines refaites ?
Absolument. Mais au Brésil, la généralisation, voire la banalisation des opérations, en fait pratiquement un rite de passage. Là-bas, dès l'âge de 16 ou 18 ans, les jeunes filles passent au bistouri pour se faire bomber les fesses (ce qu'on appelle le bum bum) et gonfler les seins. Et pas seulement à Copa Cabana... Les jeunes des favelas ne sont pas en reste. La modification du corps est bien devenue ce que Marcel Mauss appelait "un phénomène social total". Comme le football !
Et que penser des Chinoises et des Japonaises qui se font débrider les yeux pour s'occidentaliser ?
Il faut coûte que coûte atteindre le modèle hollywoodien, "caucasien", comme disent les Américains. Je pense aussi aux Noires qui se font blanchir la peau et défriser les cheveux. Ce qui est dangereux, c'est qu'il s'agit d'une mode. Le danger, c'est de vouloir se transformer systématiquement et sans fin. Et ressembler à l'autre. Cela pose un réel problème d'identité.
Finalement, en recherchant la beauté, c'est la normalité que l'on atteint. N'est-ce pas paradoxal ?
Pendant longtemps, les chirurgiens ont essayé d'imposer des normes standards du visage à partir du nombre d'or. Or, ils se sont rapidement rendu compte que ça ne fonctionnait pas. Trop de symétrie et de précision dans les traits rend le visage figé et sans charme, sans aura.
N'est-ce pas une étape dans un processus plus large qui permettrait à l'homme de se surpasser ?
Mais c'est déjà le cas ! Dans certaines parties du globe, les médecins nagent déjà en plein délire transformationnel. C'est le "cyborg" des Californiens, ces "cybernetic organisms" qui impliquent un nombre phénoménal de colloques, de conférences et d'expériences en tout genre. En fait, il s'agit d'êtres vivants auxquels on pourrait greffer des éléments électroniques ou mécaniques.
Les hommes ne s'acceptent-ils plus comme ils sont ?
Oui, c'est l'éternelle insatisfaction de la condition humaine. Elle est incontestablement symptomatique d'un certain mal-être. Mais je crois qu'au-delà de ça se cache le refus de vieillir, et le refus de la finitude. C'est le principe même du Dasein de Heidegger : l'homme est fini dans le temps et dans l'espace. Aujourd'hui, il ne pense qu'à court-circuiter cette idée...
REGARDEZ : Muriel Bessis, présidente de l'Association des réussites et des ratages de la chirurgie esthétique (Arches) se bat contre les ratés de la chirurgie esthétique. La beauté ? Un droit, tout simplement...
Propos recueillis par Victoria Gairin
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