jeudi 1 mars 2012

Les fantômes d'Outreau bougent encore

Franck et Sandrine Lavier le 31 janvier 2006, lors de leur audition par la commission d'enquête parlementaire.

Franck et Sandrine Lavier le 31 janvier 2006, lors de leur audition par la commission d'enquête parlementaire. © Pascal Pavani / AFP

Les fantômes d'Outreau risquent de planer demain matin sur le tribunal correctionnel de Boulogne. Après des mois de tergiversations, Franck et Sandrine Lavier, deux des acquittés dans l'affaire d'Outreau, doivent y comparaître avec quatre de leurs proches pour "corruption de mineurs" et "violences habituelles".

Tout démarre, début mars 2011, par une fugue de deux de leurs enfants, âgés de 11 et 12 ans. Après avoir marché durant plusieurs kilomètres, les deux gosses finissent par frapper à la porte de leur ancienne nourrice chez qui ils avaient été placés au moment de "l'affaire d'Outreau", mais aussi bien après. Les deux enfants décrivent à leur nounou les brimades et mauvais traitements qu'ils subissent de la part de leurs parents. Le fait, par exemple, qu'ils soient obligés, en guise de punition, de "rester pendant des heures à genoux sur un balai". Des déclarations corroborées par un médecin légiste qui constate notamment des traces de coups sur les doigts de la fillette portés avec des lattes de sommier.

Au cours de l'enquête ouverte par le parquet de Boulogne, une vidéo est saisie au domicile du couple. Ce petit film, daté de mars 2009 et tourné lors d'une fête arrosée, met en scène des adultes plus ou moins dénudés en train de simuler des actes sexuels en présence d'enfants. En mai, les époux Lavier sont placés en garde à vue. Pour se défendre, ils évoquent un jeu qu'ils auraient pratiqué exceptionnellement. Ils auraient simulé en fait une parodie d'un sketch de l'acteur Michaël Youn "courant nu autour d'une table"...

Le parquet renvoie le couple devant le tribunal correctionnel. Prévue le 7 juillet 2011, l'audience est finalement reportée. Les avocats de la défense ont soulevé une question prioritaire de constitutionnalité (QPC), évoquant la nullité de certaines pièces du dossier, dont la première garde à vue du couple en mars, qui avait eu lieu sans la présence d'un avocat, contrairement à ce que prévoit la nouvelle loi.

La transmission de cette QPC au Conseil constitutionnel a finalement été rejetée par la Cour de cassation. L'audience est alors reportée au 26 janvier. Mais début décembre, coup de théâtre. Huit nouvelles vidéos, similaires à la première, et réalisées entre 2008 et 2009, sont saisies au domicile de deux amis du couple. Cette découverte vaut au couple d'être à nouveau auditionné à la demande du parquet de Boulogne qui y voit désormais un "mode de vie". De nouveaux faits qui seront aussi jugés demain matin.

"Rien de bien nouveau, affirme Me Philippe Lescène, l'avocat de Sandrine Lavier. "Il s'agit de quelques soirées légères, certainement pas d'actes de corruption de mineurs. Toute cette affaire relève tout au plus d'une question de morale. Mais le droit et la morale sont deux choses distinctes. Même son de cloche chez Me Berton, l'avocat de Franck Lavier : "Le délit de corruption de mineurs n'est pas caractérisé."

Réminiscence du passé, en 2004, Sandrine Lavier avait été condamnée à trois ans de prison avec sursis par le tribunal de Saint-Omer pour des faits de corruption de mineurs, et Franck, son mari, à six ans pour viols aggravés sur sa fille Amanda. Mais, en février 2005, le couple avait été acquitté par la cour d'appel de Paris. "Ma cliente en a marre, elle veut qu'on la laisse enfin tranquille, explique son avocat, Me Lescène. "Ça fait plus de dix ans que ça dure, ça suffit. On a littéralement bousillé cette famille, tout ce qu'ils veulent, c'est que ça s'arrête et qu'on leur rende enfin leurs enfants."

Malgré l'acquittement du couple, plusieurs de ses cinq enfants ont longtemps continué à vivre dans des familles d'accueil. La juge des enfants, Sophie Carlier, refusait la levée de placement. Ce qui lui avait attiré les foudres du couple au moment de la fameuse commission parlementaire d'Outreau. "J'en ai plus que marre des suivis psychologiques, des services sociaux, des éducateurs et tout ce qui s'ensuit", protestait ainsi Sandrine Lavier le 31 janvier 2006. "Nous aimerions bien reprendre une vie de famille tranquille." Et son mari ajoutait déjà : "Avant Outreau, nous étions une famille normale, maintenant nous nous retrouvons avec cinquante référents, juges des enfants... On ne comprend pas."

À l'époque, la commission présidée par le sénateur PS André Vallini s'était émue de cette "situation à la Kafka", dixit un des membres de la commission. "Que peut faire la commission d'enquête ? Une lettre au garde des Sceaux ?" s'était-il interrogé avant de déplorer que le juge des enfants soit "indépendant". Un autre membre lui avait emboîté le pas : "Il n'est pas normal qu'ils ne puissent pas récupérer leurs enfants alors qu'ils sont acquittés. C'est révoltant."

Aujourd'hui, ces mots jettent le trouble. En 2007, Le Point avait révélé une note confidentielle de l'Inspection générale des affaires sanitaires et sociales (Igas) relevant des indices évocateurs d'abus sexuels au sujet de cinq enfants cités comme victimes dans le procès d'Outreau. Des signaux d'alerte qui, selon l'Igas, justifiaient de veiller attentivement à la santé des cinq gamins. Parmi eux figuraient les quatre enfants Lavier. Selon nos informations, le 6 septembre dernier, le tribunal administratif a condamné l'Igas pour ne pas avoir communiqué au juge Fabrice Burgaud ces documents dans le cadre de sa défense devant le Conseil supérieur de la magistrature. Le CSM avait infligé une "réprimande" au juge chargé de l'affaire Outreau. Ironie du sort : l'État a été condamné à verser 150 euros au magistrat.

Une condamnation du couple Lavier devant le tribunal de Boulogne pour "corruption de mineurs" accentuerait un peu plus le malaise. Celui de voir pointer du doigt une autre vérité...



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